Du 5 au 7 octobre 2012, Gözli Ata, Turkménistan

Participation au grand rassemblement annuel

Nous arrivons sur le site en fin de journée, au coucher du soleil, après cinq heures de bus chaotique dans le désert. La dernière fois, tout respirait le calme. Deux voitures garées devant un tapshan (estrade de bois où l’on s’assoit, sans chaussures, pour y partager un repas), trois hommes, une vieille femme.

Aujourd’hui, c’est deux mille personnes qui sont déjà présentes. Avant de pénétrer sur la partie sainte du site : le cimetiere qui comprend les mausolées de Gozli Ata et de sa femme, un ensemble de bâtiments accueillent les pélerins. Ceux-ci sont partout, dans les petites pièces d’acceuil, sur des tapshans ou des tapis posés au sol, dans la mosquée neuve, sur le toit d’un batîment aménagé à cet effet. A une cinquantaine de mètres de là, un auvent protège sur près de cent mètres, une lignée de kazans (grands woks) posés sur des feux de gazs, autour desquels de nombreuses femmes s’agitent pour préparer du plov et du dograma (soupe de mouton avec quelques légumes). Au loin, un enclos renferme les moutons amenés par les pélerins pour être sacrifiés. Un espace de saignée et de dépeçage est géré par quelques hommes, au loin du site.

Une cinquantaine de personnes se sont installées sur le sol du désert, derrière un bâtiment, pour vendre toutes sortes de protection contre le mauvais oeil ; de grands yeux importés de Turquie, des mini coran à porter autour du cou, de petits berceaux en bois… Mais la grande attraction, apparemment très à la mode dans tous les lieux saints du Turkménistan, c’est la gravure sur tasse ou bol à thé. Un ensemble de triplettes et de cables relient tant bien que mal des ampoules fixées au bout de batons. Tout ceci donne un air de guinguette au marché.

A cent cinquante kilomètres de distance de toute ville, cent cinquante kilomètres d’asphalte aussi troué qu’un gruyère et de piste de sable en tôle ondulée, perdu au milieu du désert, le site de Gozli Ata fourmille aujourd’hui d’une énergie incroyable.

C’est la “droujba”, l’amitié, la fraternité, la “solidarnost”, la solidarité, l’amour entre les turkmènes, nous dira Nadia, cinquante ans, professeur d’histoire au collège de Turkmenbashi, notre première rencontre sur le lieu et avec qui nous partagerons notre repas du soir. C’est la première fois qu’elle vient dans ce lieu, mais elle en a beaucoup entendu parlé.

Le lendemain matin, après un thé partagé en silence avec une famille qui avait pris le meme bus que nous, nous retrouvons Kazakbay (bay=riche en turkmène), un descendant de Gozli Ata, que nous avions rencontré lors de notre première visite en juin. Il se souvient bien d’Antoine qui avait été malade toute la nuit, certainement une purge dûe à la force du lieu nous avait-on dis par la suite. Kazakbay enlace Antoine : “Toi, je vais finir par te faire musulman !”. Il nous invite à prendre le thé dans sa petite pièce privée. L’immam du lieu est là aussi, ainsi que quatre autres hommes. Antoine échange un peu avec Kazakbay sur le soufisme, tout en lui expliquant notre parcours. Entre un vieil imam, Kazakbay nous le présente justement comme étant un élève de l’école de Yassawi dont nous parlions, et comme l’était aussi Gozli Ata. Il lui demande de faire une prière pour nous, puis nous nous retirons.

Nous restons dans le site sacré, près du mausolé de Gozli Ata. Antoine filme un rituel. Un jeune homme s’approche, en survêtement, t-shirt et chaussures modernes. Il est habillé différemment des autres hommes plus solennels. Il explique que la force de ce lieu aurait même empêché Gengis Khan de la détruire lors de son passage. Gozli Ata est un cercle de convergence de plusieurs routes, donc un centre de forces.

Le lieu du rituel à côté duquel nous nous trouvons est lui-même un cercle marqué par des pierres et que de nombreuses branches traversent. Depuis deux jours, c’est la fête, les foulards attachés aux branches sont colorés de leur nouveauté. Des femmes rampent sous les branches, à même le sol, et traversent le cercle. Elles se relevent, font un demi-tour debout autour du cercle puis repassent sous les branches. Certaines le font trois fois, d’autres beaucoup plus. Certaines passent un bébé ou un enfant en bas âge.

Le jeune homme nous explique que c’est pour les femmes qui veulent un enfant, ou un deuxième. Les hommes aussi peuvent accomplir ce rituel.

Mais pourquoi il y a t’il parfois de vieilles femmes et des enfant qui passent sous les branches ? – Pour leur santé.

Et toi, jeune homme, pourquoi es-tu là ?

Ma mère, nous répond-il. Elle veut qu’il passe dessous pour le guérir de migraines persistantes.

– Mais je ne veux pas le faire

– Tu penses que ça ne marche pas ?

– Si, bien sûr que si, ça marche, mais maintenant, il y a trop de monde.

Quelques minutes plus tard nous l’aperçevons passer trois fois.

Nous l’avions repéré dans le bus à l’aller. Il était monté avec son ami ; les beaux gosses du village, tenues sportives, lunettes de soleil, à rire sur tout. Parahat s’entiche de nous, nous suit, nous offre une glace. Il ne parle pas russe. Nous cherchons un endroit pour nous asseoir et partager un thé. Deux hommes nous invitent à nous asseoir près d’eux. Le site s’est complétement vidé en peu de temps. Ils nous offrent du mouton, une femme nous amène du plov. Les restes sont redistibués aux dernières personnes restantes. Après les formalités habituelles ; d’où nous venons, pourquoi, ce que nous faisons dans la vie,… nous échangons un peu plus sur le lieu. Deux hommes, deux frères, Urumbay et Rustam, calmes, à l’esprit doux et intelligent.

“A quoi sert le cerle recouvert de branches sous lesquels rampent les femmes ?

– Parfois, dans la vie, les routes sont fermées. Il n’est plus possible d’avancer. Impossible de trouver un travail, de l’argent, d’avoir des enfants ou une maison. Ce rituel permet d’ouvrir la voie pour que les problèmes de la vie se débloquent.”

Lors d’une prière, nous comprenons que l’un d’eux est mollah. Ils viennent ici, une fois par an. Ils ne semblent pas être là pour les rituels, mais pour la communion et le calme du lieu.

En fin de journée, nous montons sur une des collines qui entourent le site, colorées de dix teintes différentes entre le blanc et le rose.

Trois jeunes filles se promènent elles aussi. Voyant que nous sommes étrangers, elles nous accostent, nous nous présentons, et nous faisons le lien avec une connaissance d’Achgabat en commun. Elles s’asseoient près de nous, Kümush, Ola et Gözel. Kümush est la plus expressive et aussi la plus passionnée.

“- Gozli Ata n’est pas mort de mort naturelle, mais il a été tué, c’est pourquoi son âme n’est pas montée au ciel mais est restée ici. C’est ce qui fait de cet endroit un lieu sacré.”

Toujours sur cette colline isolée et déserte, Kümush nous montre un petit arbre auquel sont accrochés de petits rubans de couleurs. Elle nous précise qu’il ne s’agit pas d’un arbre sacré. Seulement, une personne a décidé d’accrocher ici un ruban et les suivants qui sont passés par là ont faits de même.

Dans le rituel de ramper sous les branches, encore plus que d’autres déjà vu (noeuds de tissus, construction de maisons/mini dolmens en pierre, dépôt de mini berceaux,…) le corps entre en jeu dans un contact avec l’espace délimité comme sacré. C’est non plus par un objet que passe la prière, mais par le corps en acte dans un exercice presque difficile. Les branches sont basses, il faut accepter de se salir, voir d’avaler de la poussière, de conjuguer parfois avec ses rondeurs, de se relever, blanchi de poussière, face à des observateurs inconnus. Et refaire la même action trois fois, voire plus pour certain. Ce rapport au corps, mis en contact direct avec le sol et la terre, nous le retrouvons dans un autre rituel, pratiqué à Konya Urgench.

La nécessité d’un intermédiaire reste un point clef de ces pélerinages et ces lieux saints. A la fois, nous découvrons la notion d’”autoroute du salut” : le saint, le personnage légendaire, attesté comme saint lui aussi, proposent une voie rapide pour accéder à Dieu et ainsi exaucer ses voeux. Comme intermédiaire, il renvoie aussi l’homme à une forme d’humilité de sa condition, semblable à celle de tous les autres, et qui donc, sans l’aide d’une âme proche de Dieu, ne peut accéder à plus que ce qu’il détient déjà.

Une observation qui se répète concerne l’apparente possibilité de s’adresser plus facilement à Dieu dans les cimetières et auprès des mausolées. Est-ce l’idée de la mort qui apelle à une sensibilité propice au sentiment spirituel, où la présence d’âmes “errantes” qui depuis ces lieux pourraient s’adresser à Dieu pour nous ?

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