12 et 13 octobre 2012, Konya Urgench, Turkménistan

Rencontre avec un derviche et découverte des “femmes qui roulent”

En dehors du grand complexe de Konya Urgench se trouve une mosquée et sa medresah du XV° siècle. A l’entrée, un vieux mollah au sourire édenté, à la prière aisée et à la curiosité sincère. A l’intérieur, un grand poteau de bois est posé en appui sur un mur de la mosquée. Les morceaux de tissus le colorent et l’animent. La cour est entourée de petites cellules dédiées auparavant aux étudiants. A son centre, une pierre grosse comme le poing d’un homme costaud. Des femmes nous expliquent qu’il faut faire tenir la pierre sur trois doigts, faire son voeux et attendre que la pierre tourne sur les trois doigts et le voeu se réalisera.

Netjmeddin Kubra est un saint soufi qui dispose de son mausolée, un bâtiment de taille modeste, auparavant tout décoré de faïences bleues. Sa façade penche vers l’avant pour saluer, semble-t-il, le mausolée du sultan Ali.

Les pélerins tournent autour du mausolée, embrasse les murs et s’y recueillent en posant le front et les mains sur la porte centrale. Un arbre mort, penché lui aussi, recueille les tissus à voeux. Les femmes en font trois fois le tour, se courbant pour passer sous le tronc mort.

A la sortie, nous rencontrons par hasard Rustambay qui nous emmène chez lui. Une maison simple mais bonne comme il nous la décrit. Il se présente comme un derviche. Tous ses actes sont un remerciement à Dieu. Je sens ma présence s’effacer en tant que femme. Il s’adresse toujours à Antoine. Son russe est pour nous difficile à suivre, ses paroles étant parfois décousues. Il se prête au jeu de nos questions. A l’arrivée chez lui, il fait une prière dans laquelle il mentionne quelques uns des lieux que nous irons visiter. Nous revenons à plusieurs reprises sur ce point pour tenter de comprendre comment il sait. Il semble ne pas savoir consciemment et ne pas comprendre de quoi nous parlons, comme si ces paroles étaient sorties de lui sans qu’il ne s’en soit rendu compte. Il se présente comme étant le descendant de Kubra, et disciple de Yassawi. Pour lui, il n’y a de route vers Dieu que par le soufisme. Il s’adresse à Antoine pour lui dire qu’il est en ce moment face à deux voies, à lui de choisir la bonne : celle de Dieu et la religion, l’Islam ou celle du diable.

Nous parvenons à le questionner sur l’importance des intermédiaires pour s’adresser à Dieu. Et voilà qu’il nous retourne le paradigme jusqu’ici énoncé : ”Pour accèder à Dieu, il est nécessaire de passer par des hommes saints comme Kubra, Yassawi ou d’autres (il entend surtout par leur enseignement), sinon, quelle serait l’utilité de leur existence ?”. Il prouve donc leur nécessité par leur existence, et non leur existence par la nécessité des hommes d’être guidés.

Konya Urgench est réputé pour être un haut lieu sacré car 360 saints y seraient enterrés. On vient de tout le Turkménistan en pélerinage. Ce site est considéré comme le plus saint du pays. Quelques mausolées ornés de faïences bleues subsistent ainsi qu’un immense minaret de quelques soixante mètres de haut. Une petite colline domine le site. On y retrouve tissus, berceaux et petits monuments de pierre. Au milieu est assis un mollah. Deux jeunes femmes accompagnées de jeunes hommes arrivent. L’une d’entre elle enlève ses chaussures, prend un grand manteau de peau au sol, l’enfile et le resserre avec un foulard. Elle s’allonge sur le sol et se met à rouler jusqu’en bas de la colline. Elle s’arrête juste avant une tombe et reste quelques minutes inerte sur le sol. La deuxième fait de même. D’autres femmes arrivent. C’est pour avoir des enfants nous dit-on. Si la fille roule vers la droite, ce sera un garçon, vers la gauche, ce sera une fille. Et la vieille dame qui est en train de rouler aussi ? Non, elle, c’est pour avoir du bonheur et la santé.

Des échelles posées sur le flanc de nombreuses tombes, ou plantées au sol surprennent le regard. C’est pour aider l’âme du défunt à monter au ciel et s’assurer qu’il ne restera pas bloqué dans notre monde.

Deux similitudes avec des lieux visités précedemment :

la nécessité d’un rapport au corps et à la terre dans l’exercice du voeu

l’outil aidant les défunts à rejoindre le ciel (échelle, cornes de mouton)

On notera toutefois qu’à Konya Urgench, contrairement à d’autres lieux saints, l’espace dédié aux rituels de voeux (tissus, dolmens de pierre, berceaux, roulades,…) se situe en dehors du complexe de bâtiments officiels et religieux (minaret, mausolées,…). Ceci pourrait s’expliquer par la qualité touristique du lieu qui nécessite donc de masquer quelque peu ces pratiques ou par une volonté claire et nette de séparer la religion officielle et dogmatique, de pratiques plus traditionnelles relevant d’un système de croyances différent.

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